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Bruichladdich – éloge de l’expérimentation

Bruichladdich – éloge de l’expérimentation

Bruichladdich

Cette semaine notre voyage nous mêne une fois de plus dans l’une des plus belles régions du monde, l’Ecosse, et plus précisément sur l’île légendaire d’Islay. Pour rendre visite à ses quelques 3000 habitants et ses 40000 oies sauvages (oui vous avez bien lu) rien de plus simple : prenez l’avion pour Glasgow, arrêtez-vous prendre une bière, reprenez un second avion, un beaucoup plus petit cette fois -40 places, à hélices, qui ressent la moindre secousse – atterrissez 45 min plus tard sur l’île, prenez une voiture, empruntez l’unique route, tournez à droite à Bowmore, longez la côte… Là vous tomberez sur une distillerie, reconnaissable entre toutes pour sa couleur bleue turquoise et ses murs blancs, voici Bruichladdich, vous êtes arrivé. Oui atteindre cette pépite des Hébrides se mérite.

Bruichladdie paysage distillerie
Vue plutôt sympathique depuis la distillerie

Fondée en 1881 par les frères Harvey, Bruichladdich a souffert de hauts et bas tout au long de la première partie de sa vie : impact des guerres, reventes successives, absence de demande pour les singles malt et surproduction, … auront raison de celle-ci qui ferma en 1994. Son renouveau nous le devons à deux hommes : Mark Reynier et Jim McEwan. Le premier, négociant en vin, reprend la distillerie avec une idée en tête, celle de révolutionner l’approche du single malt. Comment ? En reconnectant toute la chaîne de valeurs entre elle : la distillerie, la communauté, le terroir… et en expérimentant. Bruichladdich 2.0 ouvre donc ses portes en 2001, la révolution peut commencer.

Bruichladdich paysage
Ce qui est sûr, c’est que voir ce genre de paysage donne envie de venir travailler tous les jours…

Quand on réfléchit à tout le chemin parcouru par la distillerie jusqu’à aujourd’hui un premier constat s’impose : l’influence du vin est prépondérante. Ainsi, de la même manière qu’un grand domaine vinicole ou qu’une grande Maison de champagne va répertorier ses terroirs, étudier la composition du sol, l’influence des embruns, et cartographier chaque parcelle, Bruichladdich a très rapidement fait de la traçabilité de son orge son fer de lance. Comment ? Tout d’abord en utilisant uniquement de l’orge 100% écossaise en provenance d’Inverness, d’Aberdeen, d’Edinbourg, mais aussi en répertoriant chaque lot d’orge en fonction de son lieu de production, de son terroir et de sa variété. Et ensuite en travaillant au plus proche de ses fermiers partenaires et en essayant de produire au plus près de la distillerie : directement sur l’île. C’est ainsi que Bruichladdich a décidé de se lancer récemment un nouveau défi de taille, faire pousser son orge, 100 m au dessus de la distillerie pour sécuriser, à terme, un approvisionnement de grande qualité tout en profitant du terroir qu’offre Islay. Dans la réalité vous vous imaginez bien que l’on ne s’improvise pas agriculteur raisonné et que, entre les éléments qui se déchaînent, un terroir extrêmement compliqué et les bataillons d’oies qui se relaient pour détruire la moindre récolte, il faudra attendre quelques temps avant de découvrir les fruits de cette nouvelle expérimentation. En attendant la distillerie peut compter sur sa communauté et ses fermiers qui n’hésitent pas à accompagner Bruichladdich dans ses projets… notamment en faisant le projet fou de cultiver du seigle sans savoir si celui-ci va pousser sur l’île et ce dans l’unique but de trouver une alternative à l’orge afin d’éviter la culture intensive.

Bruichladdie champ orge
L’un des champs d’un fermier partenaire de la distillerie

Mais Bruichladdich ne s’arrête pas là, elle excelle dans l’art de la distillation et du vieillissement, alliant le savoir-faire des anciens et l’expérimentation des plus jeunes générations. La distillation en est le parfait exemple, alors que de nombreuses distilleries privilégient aujourd’hui les outils de pointes et de haute technologie, Bruichladdich prend le contre pied en utilisant des machines présentent depuis le début. Ainsi, la transformation de l’orge en grist (moud) se fait avec une vieille machine de précision, irremplaçable tant sa fabrication a été réalisée par des inventeurs talentueux. Pourquoi faire high-tech quand la mécanique fait bien mieux ? De même pour le mash tun, datant de l’ouverture de la distillerie, véritable sacro saint qu’il a fallu réparer plusieurs fois à l’identique afin de garder son utilisation traditionnelle.

Bruichladdich mash tun
Un beau mash tun de 1881 au travail…

Si les méthodes issues d’un savoir-faire artisanal accumulé de nombreuses années prédominent, Bruichladdich est aussi clairement le terrain de jeu d’expérimentations visant à sortir des sentiers battus et à proposer des whiskies hors du commun. C’est ainsi que l’on peut croiser dans la salle de distillation Ugly Betty, un énorme alambic de 15 500 L, fruit d’un croisement expérimental entre un Coffey et un Pot Still avec une large colonne de distillation. Un monstre permettant de jouer les apprentis sorciers en faisant varier les caractéristiques et la force du distillat.

Bruichladdich fûts
De précieux liquides sommeillent en ces lieux

Et dans les chais, même constat, le vieillissement des fûts laisse entrevoir de nombreuses expérimentations ayant de but de découvrir l’influence de chaque terroir, de chaque variété d’orge, de chaque type de fût. Une simple visite en ces lieux se transforme alors en véritable voyage sensoriel, où la dégustation d’un whisky laisse entrevoir une palette aromatique unique, où le temps semble comme suspendu entre ces milliers de fûts qui n’attendent qu’une chose… être réveillés au bon moment par une personne capable de comprendre les secrets qu’ils renferment. C’est dans ces lieux de magie que l’on comprend vraiment toute la grandeur de Bruichladdich, le whisky n’étant que la fin de la chaîne, le sommet visible de l’iceberg. C’est la somme d’un ensemble de savoir-faire, de la compréhension d’un terroir, de son exploitation, de la transformation de celui-ci et du génie des quelques hommes qui expérimentent afin de donner le meilleur pour nous, et pour les générations futures. Et c’est ce besoin viscéral de relever des défis, de raisonner terroir et préservation de celui-ci, et de vouloir sortir des sentiers battus qui font de Bruichladdich la très grande distillerie qu’elle est aujourd’hui.

Bruichladdich fûts dégustation
De très belles choses en devenir de cachent dans ce fût…

Force est de constater que la renommée atteinte par la distillerie et les légendes qu’elle est en train d’installer dans le monde du whisky (Octomore, Black Art, …) ne se détournent pas de son objectif initial. Si Bruichladdich produit, embouteille et continue ses efforts pour produire plus d’orge sur place de manière raisonnée, de nombreux chantiers sont en cours : création de nouveaux chais pour accueillir les prochaines productions, construction d’une malterie afin de ramener le maltage sur l’île et projets de production d’énergies vertes pour une autonomie totale montrent clairement que la distillerie est tournée vers le futur… il nous tarde de  découvrir la suite. En attendant voici quelques photos de notre escapade…

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