Il avait promis de ne jamais le raconter. « Je crois que c’est trop tard maintenant… », s’amuse Damien Anglada, ambassadeur de The Balvenie en France. Un jour, alors qu’il fait visiter la distillerie de Dufftown à un groupe de clients, il remarque que la porte du bureau de George, le coordinateur des échantillons, est restée ouverte. Il demande à ses invités de patienter quelques minutes, le temps d’aller saluer un ami. Et là, posée dans le bureau, une dame-jeanne. Oui, cette grosse bonbonne de verre qu’on associe plus volontiers à la cave du grand-père qu’aux trésors écossais. Dedans : le whisky le plus vieux jamais mis en bouteille par The Balvenie.
« Dans sa grande bonté, George m’a permis de goûter une larmichette de ce nectar en me faisant promettre de ne jamais le répéter… […] Un souvenir impérissable ! »
Ce nectar, c’est le cœur de The 1931 Collection, que The Balvenie dévoile avec l’artiste américain Daniel Arsham. Un single malt distillé en 1931, vieilli 88 ans en fût de xérès, et embouteillé à 17 exemplaires pour le monde entier. Dix-sept flacons ! Autant dire qu’on ne le croisera pas en tête de gondole.
1931, l’année où The Balvenie a parié sur l’avenir
Remontons le temps. Au début des années 1930, le whisky écossais traverse une mauvaise passe : la Prohibition ferme encore le marché américain, la crise de 1929 est dans toutes les têtes et les distilleries tournent au ralenti, quand elles ne mettent pas la clé sous la porte. The Balvenie, elle, choisit d’investir. Elle ouvre sa nouvelle aire de maltage, ce grand plancher où l’orge trempée germe lentement, retournée à la pelle, avant d’être séchée. Elle sert toujours aujourd’hui, ce qui fait de Balvenie l’une des très rares distilleries d’Écosse à malter encore une partie de son orge elle-même. On vous y emmenait d’ailleurs cet été, dans notre reportage sur l’une des dernières aires de maltage d’Écosse.

L’aire de maltage de The Balvenie, ouverte en 1931 et toujours en activité. @ The Balvenie
La même année, les archives de la maison notent qu’un whisky est mis à vieillir dans le fût n°239. Un fût de xérès en chêne européen, arrivé de Jerez, en Andalousie. Le xérès, c’est ce vin espagnol dont les fûts, une fois vidés, font le bonheur des distilleries écossaises : ils apportent au whisky des notes de fruits secs, d’épices et une robe plus sombre.
Pour Damien Anglada, la coïncidence des dates n’en est pas vraiment une. « La date de 1931 n’est pas anodine car il s’agit de l’année lors de laquelle la malterie actuelle fut inaugurée. On peut donc penser que ce fût si précieux aujourd’hui avait déjà sa part d’importance à l’époque et un avenir tout tracé. »
Des générations de maîtres de chai et 88 ans de patience
Pendant près d’un siècle, le fût 239 a dormi dans les chais de Dufftown. Parmi ceux qui ont veillé sur lui, Damien Anglada cite Hamish Robertson, puis son apprenti David C. Stewart (douze ans d’apprentissage à ses côtés avant de prendre la relève en 1974, rien que ça), et enfin Kelsey McKechnie, biologiste de formation, devenue maître de chai en 2023. Des décennies de gardiens. Et pas un n’a stoppé le vieillissement avant l’heure.
Car un whisky ne s’améliore pas indéfiniment en vieillissant. Chaque année, une partie s’évapore à travers le bois (la fameuse part des anges), le degré baisse, et le chêne peut finir par écraser le distillat. Alors pourquoi ne pas l’avoir embouteillé à 40 ou 60 ans ? Damien Anglada renvoie la décision au duo formé par Kelsey et George. Il décrit Georges comme « le nez et la bouche de Kelsey sur site ». C’est lui qui prélève les échantillons, et il lui arrive de suggérer qu’un fût est prêt. Avec Kelsey, ils ont jugé bon d’attendre « pour diverses raisons olfactives, gustatives, de degrés, etc. ».
Le verdict tombe en 2019. Kelsey McKechnie le confie dans le communiqué de la maison : « En 2019, j’ai goûté un matin un whisky qui avait atteint le seuil de perfection. Exceptionnel tant sur le fond que sur la forme, j’ai discrètement demandé qu’il soit mis en bouteille et précieusement conservé. » Sept ans de silence ont suivi. La discrétion, décidément, est une vertu cardinale à Dufftown.

Kelsey McKechnie, maître de chai de The Balvenie, et Daniel Arsham dans les chais de Dufftown. @ The Balvenie
Daniel Arsham, l’érosion en miroir
Pour habiller un tel flacon, il fallait quelqu’un qui parle couramment la langue du temps. Daniel Arsham sculpte depuis des années des objets du quotidien comme s’ils sortaient d’une fouille archéologique du futur : appareils photo, téléphones ou voitures figés dans la pierre, rongés de cristaux et de cavités. Ironie de l’histoire, celui qui montre ce que le temps abîme se retrouve face à un liquide que le temps a sublimé.
Damien Anglada nuance joliment. « Je ne sais pas si le temps a nécessairement rendu ce liquide “meilleur”, mais 88 ans est définitivement le temps qu’il a fallu pour qu’il s’exprime dans son expression la plus aboutie, un peu comme l’érosion qui façonne les paysages et les rend parfois uniques. »

Daniel Arsham sur l’aire de maltage de The Balvenie, à Dufftown. @ The Balvenie
Invité à Dufftown pour s’imprégner des lieux, l’artiste a vite accroché. Il en a tiré une sculpture-écrin pensée comme une relique. En façade, huit couches fluides de bronze patiné, gagné par le vert-de-gris. Derrière, 88 strates de chêne, une par année passée en fût. Et au centre, un disque de cuivre découpé dans un ancien alambic de la distillerie : un morceau de l’histoire de The Balvenie littéralement serti dans l’œuvre. Le prix ? Sur demande. On vous laisse rêver.

The Balvenie 88 ans, 17 flacons au monde, dans sa sculpture de bronze patiné. @ The Balvenie
La maison n’en est pas à son premier dialogue avec la création contemporaine, après le designer Samuel Ross en 2025 et le chorégraphe Mathieu Forget en 2024. « Notre regard se tourne davantage du côté d’artistes plus contemporains, sensibles aux sons, aux matières ou bien encore à la gestuelle de nos divers artisans », explique Damien Anglada.
The 1931 Collection 12 ans, la porte d’entrée
Rassurez-vous, tout le monde n’aura pas à vendre son appartement. À partir du 88 ans, Kelsey McKechnie a imaginé deux éditions limitées. La version 15 ans est réservée aux boutiques duty free des aéroports. En France, c’est donc le 12 ans qui porte les couleurs de la collection, dans un coffret signé Arsham : un extérieur très texturé où le vert surgit d’un ton cuivré, clin d’œil à la patine de la sculpture, et un intérieur couleur cuivre.
Côté liquide, il est élevé d’abord en fûts de chêne américain, puis affiné en fûts de xérès en chêne européen venus de Jerez, la même région que le fût 239. C’est la double maturation, cette technique qui consiste à faire passer le whisky d’un fût à un autre pour superposer les arômes, et dont David C. Stewart a fait la signature de la maison dès les années 1980.
Au nez, on trouve du biscuit tout juste sorti du four, du toffee crémeux, un gingembre délicat et un chêne aromatique. La bouche joue la gourmandise avec le sucre d’orge, le gingembre confit, le raisin et une belle chaleur épicée. Finale ronde et veloutée.

The 1931 Collection 12 ans et son coffret signé Daniel Arsham (110 €). @ The Balvenie
Les cinq métiers, un « musée vivant » à Dufftown
Si cette histoire tient debout, c’est aussi parce que The Balvenie fait tout, ou presque, à la maison. L’orge pousse sur les terres de la distillerie. Elle est maltée à la main, distillée dans des alambics en cuivre entretenus par la chaudronnerie du site, puis vieillie dans des fûts réparés par la tonnellerie maison. On appelle ça les cinq métiers : agriculteur, malteur, tonnelier, chaudronnier et maître de chai. Très peu de distilleries en Écosse les réunit encore tous.
Héritage ou vrai choix ? Un peu des deux, selon Damien Anglada. Il remonte à Charles Gordon, gendre du fondateur William Grant, et à sa devise : « On n’est jamais mieux servi que par soi-même. » Puis il ajoute : « C’est aussi un choix qui marque l’envie aujourd’hui de faire perdurer des compétences quasi disparues à l’heure où le monde s’automatise de plus en plus… […] Mettre tout simplement un point d’honneur à faire de The Balvenie un quasi “musée vivant” ! »

The 1931 Collection : le 88 ans dans son écrin signé Daniel Arsham, entouré des 12 et 15 ans. @ The Balvenie
Et la prochaine collaboration ?
On a tenté notre chance : carte blanche, qui irait-il chercher ? Damien Anglada rappelle que ces collaborations se décident le plus souvent à l’échelle mondiale. En France, il a pourtant déjà semé quelques graines. Le chef Pascal Barbot pour le lancement du 60 ans. Le parfumeur Jean-Michel Duriez, ancien nez de Jean Patou et de Rochas, pour le 25 ans Single Barrel. Et même une guitare basse fabriquée pour Aleksander Angelov, bassiste des Insus, le groupe né de la reformation de Téléphone en 2015. « Ce ne sont pas les idées qui manquent. » Reste la loi Evin, qui encadre strictement la communication sur l’alcool en France et rend ce genre de projet toujours un peu acrobatique chez nous.
Quant au goût du 88 ans, il faudra croire Damien sur parole. Lui l’a goûté, un jour de visite, grâce à une porte restée ouverte. Et il a tenu sa promesse de silence… presque.


