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C’est en gardant les vaches, enfant, que William Grant a repéré une source d’eau pure au pied des collines de Dufftown. Il ne le savait pas encore. Cette source allait devenir le cœur battant du single malt le plus vendu de la planète. Quelques décennies plus tard, après plus de vingt ans à économiser sou par sou, il pose les premières pierres de sa propre distillerie. Aidé de son épouse Elizabeth et de ses neuf enfants. On est en 1886, et personne ne se doute que cette petite affaire familiale du Speyside finira par traverser deux-cents pays.

Glenfiddich, en gaélique, signifie « la vallée des cerfs ». D’où l’élégante tête de cerf qui orne les étiquettes depuis 1968. Mais derrière le joli nom et le célèbre flacon triangulaire, il y a une histoire qu’on a envie de raconter. Celle d’une maison toujours familiale, six générations plus tard, qui a inventé une catégorie entière sans vraiment le faire exprès.

Porte en bois cadenassée du chai Glenfiddich Duty Free Warehouse No 6, à la distillerie de Dufftown

L’entrée du Duty Free Warehouse No 6, l’un des chais où vieillit le single malt Glenfiddich.

De la ferme du Speyside au numéro un mondial

Les premières gouttes de whisky coulent à Noël 1887. La licence de distillateur, elle, est obtenue le 17 décembre de la même année. Voilà qui plante le décor.

Petit rappel utile pour qui débarque dans le monde du whisky écossais. Un single malt, c’est un whisky issu d’une seule distillerie et d’une seule céréale, l’orge maltée. Rien à voir avec un blend, qui mélange les productions de plusieurs maisons. Pendant longtemps, le single malt est resté un produit confidentiel, réservé aux initiés et aux Écossais eux-mêmes. Le reste du monde buvait du blended scotch, point.

C’est là que Glenfiddich change la donne. En 1963, Sandy Gordon et Charles Grant Gordon prennent une décision un peu folle pour l’époque : exporter leur single malt hors d’Écosse. Très peu de personnes faisaient ça. La catégorie du single malt à l’international, telle qu’on la connaît, naît à ce moment précis. Le pari était risqué. Il s’est avéré visionnaire.

Aujourd’hui, Glenfiddich est le single malt écossais numéro un mondial en volume, le plus récompensé depuis 2000, et il reste détenu par la famille Grant-Gordon. Quand on connaît la valse des rachats qui agite le secteur des spiritueux, cette indépendance a quelque chose de précieux. La maison aime d’ailleurs cultiver ce grand écart entre héritage et audace. En 2024, elle sort une édition Grand Château 31 ans habillée par l’artiste André Saraiva et s’affiche au Grand Prix de Las Vegas aux côtés de l’écurie Aston Martin F1. Pas exactement l’image poussiéreuse qu’on prête parfois aux vieilles distilleries écossaises.

Eau de source jaillissant dans la végétation verdoyante, source Robbie Dhu qui alimente le whisky Glenfiddich

La source Robbie Dhu, unique point d’eau utilisé pour tout le single malt Glenfiddich.

Robbie Dhu, le secret est dans l’eau

Revenons à cette fameuse source. Elle s’appelle Robbie Dhu, et elle alimente l’intégralité du Glenfiddich, sans exception. Dès 1886, William Grant a acheté les terres qui l’entourent pour en protéger l’intégrité. Plus de 1 200 hectares veillent aujourd’hui sur cette eau. On peut même la goûter sur place, directement à la source. Un geste fondateur qui en dit long sur l’obsession de la maison pour cette matière première.

Car le terroir compte, ici comme ailleurs. Au cœur du Speyside, cette vallée verdoyante qui concentre la plus forte densité de distilleries d’Écosse, les whiskies se font légers, fruités, élégants. Loin des monstres tourbés d’Islay. L’arrivée du chemin de fer dans les années 1860 a désenclavé la région et permis l’essor de ces whiskies tout en finesse. Le timing, encore une fois, a bien fait les choses.

Plaque de cuivre « Robbie Dhu Spring Water » et robinet sur un mur de pierre à la distillerie Glenfiddich

La fontaine où l’on goûte l’eau de la source Robbie Dhu, sur le site de la distillerie Glenfiddich.

Un trio d’alambics unique en Écosse

Entrons dans le vif du sujet, là où la magie opère vraiment. Glenfiddich a beau être un géant, sa production garde des traits artisanaux qui surprennent. La fermentation, par exemple, dure entre 71 et 72 heures. C’est long, volontairement. Ce temps supplémentaire permet de développer les notes de pomme verte et de poire fraîche, signature absolue de la maison. Le tout dans 48 washbacks en pin, ces grandes cuves de fermentation construites et assemblées sur place.

Puis vient la distillation, et c’est là que ça devient passionnant. La plupart des distilleries écossaises travaillent avec des paires d’alambics. Glenfiddich, elle, serait la seule à utiliser un trio, disposé en triangle. Deux alambics de seconde distillation aux profils opposés : l’un en forme d’oignon, qui donne un distillat très fruité et délicat, l’autre au col large, peu rectificateur, qui livre un alcool plus lourd. Les deux sont ensuite assemblés à parts exactement égales. C’est ce mariage qui crée le New Make, ce distillat de 70 degrés tout juste sorti de l’alambic, déjà marqué par sa pomme verte caractéristique.

Détail savoureux pour les amateurs de tradition : une partie des alambics est encore chauffée à la flamme directe, sous le ventre du cuivre. Une rareté presque disparue de l’industrie, où le chauffage à la vapeur règne en maître. Les premiers alambics, eux, venaient de la distillerie Cardhu en 1886, depuis modifiés.

Rangées d'alambics en cuivre dans la salle de distillation de Glenfiddich à Dufftown

La salle de distillation de Glenfiddich et ses alambics en cuivre, dont le trio unique en Écosse.

Le Solera Warehouse, l’idée géniale de David Stewart

S’il fallait retenir une innovation, ce serait celle-là. En 1998, le maître de chai David Stewart emprunte une méthode au monde du Xérès et du vin pour affiner le Glenfiddich 15 ans. La méthode Solera, donc, qu’on vous explique simplement. Au lieu de vider complètement une cuve, on n’en retire jamais plus de la moitié, puis on la recomplète avec du whisky plus jeune. À l’infini. La cuve, ici une immense cuve en bois portugais de plus de 38 000 litres, n’a jamais été vidée à plus de 50% depuis 1998.

Le résultat ? Une continuité aromatique fascinante. Chaque bouteille du 15 ans contient une trace, infinitésimale, du tout premier assemblage de 1998. L’âme du Solera Warehouse se transmet de cuvée en cuvée. C’est dans ce même chai que l’actuel maître de chai, Brian Kinsman, mène ses expérimentations : octaves, anciens fûts des années 1960, et même un mystérieux fût enterré depuis 2008. La maison aime à dire qu’environ 65% des arômes d’un single malt proviennent du bois. Autant dire que le chai est un laboratoire autant qu’un cellier.

Fûts de chêne Glenfiddich 18 ans empilés dans un chai de vieillissement de la distillerie

Un chai Glenfiddich et ses fûts de 18 ans, où le single malt mûrit lentement.

Une gamme qui grimpe les âges

Du plus accessible au plus rare, la gamme déroule les années comme on gravit un escalier. Le 12 an ouvre le bal, suivi du 15 ans Solera, puis du 18 ans Small Batch et de ses quelques 150 fûts sélectionnés. Puis viennent les pièces de la collection Grand Series, où chaque expression revisite l’art du finish, ce vieillissement final dans un fût particulier. Le 21 ans Gran Reserva, le 23 ans Grand Cru affiné en fûts de cognac, le 26 ans Grande Couronne aux notes pâtissières, jusqu’au 31 ans Grand Château passé par des fûts de vin rouge de Bordeaux. Sans oublier la trilogie Time Re:Imagined, qui culmine à 50 ans d’âge.

Côté dégustation, on conseille de servir le single malt nature, dans un verre tulipe, à température ambiante, histoire de laisser les arômes se déployer tranquillement. Mais la maison ne boude pas la mixologie pour autant : le 15 ans fait merveille dans un Old Fashioned. De quoi réconcilier les puristes et les curieux.

Washbacks en pin Glenfiddich No 5 et No 6, cuves de fermentation en bois de la distillerie

Les washbacks en pin de Glenfiddich, où la fermentation longue développe la signature pomme verte.

Le copper dog et la seconde part des anges

On ne quitte pas Dufftown sans une dernière histoire, parce que c’est aussi ça, l’âme d’une distillerie. Autrefois, certains ouvriers dissimulaient sous leurs vêtements un petit tube de cuivre fermé d’un côté, le copper dog, pour subtiliser un peu de whisky en douce. La « seconde part des anges », en quelque sorte, version humaine. Jusqu’au jour où le responsable des alambics, flairant le manège, a piégé les coupables en aplatissant leurs tubes à coups de marteau. Aujourd’hui, ces copper dogs sont devenus des pièces de patrimoine, et les visiteurs s’en servent pour prélever leur propre échantillon directement au fût.

Voilà ce qui rend Glenfiddich attachant, au fond. Derrière le statut de numéro un mondial, il y a une source découverte par un gamin, des cuves en pin qu’on assemble à la main, une flamme qui lèche encore le cuivre et des fantômes d’ouvriers facétieux. Le géant a gardé son cœur familial. Et ça, dans un verre, ça se sent.

Tonneliers réparant des fûts de chêne dans la tonnellerie de Glenfiddich à Dufftown

La tonnellerie intégrée de Glenfiddich, l’une des rares distilleries à entretenir ses propres fûts.